La représentation de la femme

 Avec Olympia (1863), mais aussi avec la femme dévêtue du Déjeuner sur l’herbe (1863), Manet se détourne radicalement des nus féminins des peintres académiques de son temps.

Olympia, Manet

Olympia, Manet

 La modernité du peintre passe à la fois par la volonté de représenter la réalité de son temps – Olympia est une prostituée, et non une déesse mythologique entourée d’angelots joufflus ou bien une courtisane de l’Antiquité placée dans un décor historisant – et de peindre cette réalité sans chercher à l’embellir ou l’idéaliser.

Au-delà du scandale qu’il a provoqué, “Le dejuner sur l’herbe” est un tableau très novateur. Emile Zola ( 1840-1902, écrivain et journaliste français, considéré comme le chef de file du naturalisme, c’est l’un des romanciers français les plus populaires) a bien compris :

 Commentaire d’Émile Zola

Déjeuner sur l'herbe, Manet

Déjeuner sur l’herbe, Manet

« Le Déjeuner sur l’herbe est la plus grande toile d’Édouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur nature dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d’arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d’une seconde femme qui vient de sortir de l’eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n’a vu qu’elle dans la toile. Bon Dieu ! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés ,mais quelle pute se dirent les gens à cette époque! le peuple se fit une image d’édouard Manet comme voyeur .Cela ne s’était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s’est bien gardée d’ailleurs de juger Le Déjeuner sur l’herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d’art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n’ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l’artiste l’occasion de peindre un peu de chair. Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d’air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui. »

— Émile Zola, Édouard Manet, 1867 et lps 91

 Degas ne partage pas, à l’égard des danseuses, l’admiration intéressée de la plupart des habitués de l’Opéra, notamment des riches abonnés. Si le peintre insiste auprès de l’administration du théâtre pour obtenir l’abonnement annuel à trois soirées hebdomadaires, partageant les frais – et la place – avec des amis, et s’il se réserve le très convoité droit d’accès aux coulisses et au foyer de la danse, ce n’est pas pour des aventures galantes. Degas est fasciné par le monde des danseuses et le représente tel qu’il est, sans tomber dans le voyeurisme ou dans les préjugés qu’il suscite dans la société de son temps. Comme il peut assister aux classes, aux répétitions, aux spectacles et au repos des danseuses et que, de plus, il en invite souvent dans son atelier, Degas connaît bien leurs habitudes et leur milieu de travail, le dur entraînement caché derrière les gestes légers et élégants et les sourires affichés sur la scène.

L'étoile (ou Danseuse sur scène), Degas

L’étoile (ou Danseuse sur scène), Degas

La préférence de Degas pour les sujets féminins dans ses œuvres sur la danse – les seuls hommes représentés sont les maîtres de ballet, reflète d’ailleurs une tendance de l’époque. La danse masculine connaît alors son plus bas niveau de popularité : les hommes ne remportent plus la faveur du public et des directeurs de l’Opéra, comme c’était le cas au XVIIIe siècle ou encore dans la première moitié du XIXe siècle. Les anciens danseurs s’illustrent maintenant en tant que chorégraphes et maîtres de ballet, mais les jeunes générations ne prennent pas leur succession sur la scène, si ce n’est pour être les porteurs des danseuses, ou dans des rôles moins importants. L’engouement pour les danseuses est tel qu’on leur confie souvent même les rôles masculins qu’elles dansent en travesti, dans des costumes qui permettent de mieux voir leurs jambes. C’est d’ailleurs à cette époque que bat son plein le cancan, genre populaire qui, dans un paroxysme de sensualité qui frôle les limites du bon goût et de la décence, doit son succès aux jambes des danseuses et traduit l’insouciance du temps (voir La baraque de la Goulue et le bal Bullier). Si le ballet demeure un genre raffiné, il reflète également l’esprit de la Belle Époque.

Les danseuses qui posent pour Degas au théâtre et dans son atelier appartiennent à tous les échelons de la hiérarchie de l’Opéra – les seuls hommes représentés sont les maîtres de ballet (voir De la classe à la scène, le ballet de l’Opéra de Paris vu par Edgar Degas). Le peintre noue des relations d’estime et d’amitié réciproques avec plusieurs d’entre elles. Contrairement aux moralistes qui considèrent toutes les danseuses comme des femmes de petite vertu, sans véritablement connaître leur vie dans le théâtre, Degas sait bien que les ballerines de l’Opéra se divisent en deux catégories : les filles comme Marie van Goethem (voir De la classe à la scène, le ballet de l’Opéra de Paris vu par Edgar Degas qui, souvent poussées par leurs mères, veuves ou célibataires aux maigres revenus, entrent à l’Opéra pour trouver des hommes disposés à les entretenir et éventuellement à les épouser ; et les artistes à la réputation irréprochable comme Marie Taglioni (voir Degas sculpteur et le réalisme audacieux de la Petite danseuse de 14 ans), Adèle Grantzow, Emma Livry, Rosita Mauri ou Cléo de Mérode.

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